"Entre les hommes, il n'existe que deux relations : la logique ou la guerre"

Paul Valéry - "Monsieur Teste"

Les formes de l’intérêt général économique en Chine

Cet article a été publié en 2017 dans le recueil de textes de l’ouvrage « Intérêt général et marché, la nouvelle donne », dirigé par Mme Claude Revel pour le Cercle Turgot, collection Eyrolles.

Vers un nouveau pacte social

La philosophie classique chinoise a accouché de deux attitudes dans le rapport à la société : littéralement  « sortir du monde » (chushi), d’origine taoïste, et « entrer dans le monde » (rushi)  héritée du confucianisme. Les deux attitudes coexistent chez tout chinois, ainsi que dans la philosophie politique contemporaine. La notion qui se rapproche le plus de celle du « bien commun » ou de l’intérêt général est la « Grande Unité » (datong), que l’on rattache à une certaine tradition confucianiste œcuméniste.

La Grande Unité a été une quête continuelle dans l’histoire chaotique de la Chine impériale et dynastique, puis dans son histoire moderne avec en filigrane la notion de « mandat » temporel et spirituel, par définition révocable selon les circonstances. La période couvrant la décomposition de la dynastie Qing (1911) jusqu’à l’avènement de la République Populaire de Chine en 1949 a éloigné cette perspective. Depuis les historiographes chinois s’attèlent, avec les politiques, à raviver cette notion comme principe actif de la renaissance de la société chinoise actuelle.

En 1978, la Chine, entre une Grande Unité autarcique et une Grande Unité planétaire, a résolument choisi cette seconde voie sur les cendres encore tièdes de la révolution culturelle. Cette dernière aura bafoué les préceptes d’harmonie, précisément au nom de l’intérêt supérieur du peuple chinois. Malmenée, confisquée, défigurée puis réhabilitée avec les « réformes et l’ouverture » (gaigekaifang), cette Grande Unité a trouvé dans l’ère des réformes un espace-temps de rédemption et de consécration nouvelles.

Les variations contemporaines de l’intérêt général (gonggongliyi, ou gongzhongliyi) ont endossé les habits de la nécessité, de la cohésion nationale, c’est-à-dire la sortie de l’état de chaos pour un retour à un certain ordre social.

En 2004, les théoriciens du parti communiste et de la société civile inscrivaient un nouveau principe d’action dans le corpus idéologique : la « société harmonieuse ». Cette année-là, le constat au sein de l’establishment politique chinois était clair : la Chine ne pourra se moderniser avec un tel niveau de corruption et d’inégalités.  La « société harmonieuse » est apparue comme un slogan et un objectif politique à atteindre rapidement pour donner une chance aux réformes et, par la même occasion, au parti communiste dont la légitimité et la survie auraient pu être remises en cause.

Depuis, la recherche du bien commun et de l’harmonie sociale se superposent et sont des concepts interchangeables. Ils sont consubstantiels de la ligne politique suivie par le parti et son gouvernement. Et comme il n’y a, depuis 1982, qu’une seule ligne politique officielle, celle tracée pour et par les réformes, l’atomisation de l’intérêt général en intérêts divergents est en théorie impossible, et en pratique à supprimer.

Du moins, elle est impossible à justifier ouvertement par le haut et peine à émerger par le bas.

Impossible par le haut, parce que l’infaillibilité du parti communiste chinois est par définition absolue. Ce dernier représente l’intérêt du pays et du peuple chinois tout entier. Dans les années 80 et 90, le projet d’un « gouvernement resserré, au profit d’une société civile pleine et entière » (xiaozhengfu dashehui) a été expérimenté dans la province de Hainan. Il devait transformer en la réduisant l’administration locale pour une meilleure allocation des ressources et une plus grande efficacité des politiques publiques. Si la nécessité d’une réforme de l’Etat reste d’actualité, nous y reviendrons, notamment pour adapter son périmètre d’intervention versus les mécanismes de marché, l’idée d’une « société civile » plus impliquée a, semble-t-il été mise de côté. Les intérêts particuliers venant de la base n’exprimaient pas toujours, et c’est un euphémisme, le niveau et les formes attendues. En outre, les grandes inégalités économiques et les iniquités sociales occupaient tout le champ, avec en toile de fond une fronde croissante contre l’appareil d’Etat.

Autour des années 2000, les bénéfices pouvant être réalisés sur le dos des réformes étaient tels que les intérêts particuliers, clans, fiefs et potentats locaux gagnaient du terrain sur l’effort national engagé.  Le génie de la Chine a consisté alors à placer l’expression des intérêts particuliers dans l’étau des réformes économiques, et à user de cette entreprise de transformation comme  une arme de rectification politique, économique et sociale, tout en maintenant la légitimité nécessaire tirée de l’efficience du politique, pour conserver le « mandat du ciel », en l’occurrence du peuple.

Des contradictions solubles dans les réformes économiques

En mars 2014, le Premier ministre chinois Li Keqiang « déclarait la guerre à la pollution ». Il ne faisait que faire écho aux attentes profondes de la population : garantir la santé de tous, le plus précieux de tous les biens publics. Au début des années 2000, progressivement, le pouvoir chinois prend collectivement conscience que le modèle de développement n’est plus tenable : « Chine Brune ( ?), Chine verte ( ?) » était le titre d’un petit essai d’un père Jésuite, écrit en 2007, qui résumait parfaitement le dilemme en cours. Soit le pays maintenait son cap économique fondé jusqu’alors sur une course au PIB et sur la domination des industries lourdes, énergivores et polluantes, soit elle prenait le virage sec du développement durable (et responsable) pour une transformation radicale du paradigme des « réformes ».

En 2013 : un autre tournant est pris, sans possibilité de faire demi-tour là non plus : le rôle « décisif du marché » est inscrit désormais comme principe d’action dans le développement économique du pays. Cette transformation du business modèle de la Chine a un impact considérable sur la gestion des rapports entre l’Etat et les marchés. Cette grande transformation vers la « Grande unité » est-elle devenue le fondement ou l’alibi pour pérenniser le contrat passé avec l’ensemble du corps social ? La nouvelle mondialisation n’offre-t-elle pas à la Chine un momentum tant recherché, un « potentiel de situation » pour qu’elle se réalise pleinement ? 

La question de la propriété (des terres, des logements, des entreprises…) n’est pas une question réglée en Chine aujourd’hui, tout du moins d’après notre point de vue d’occidental dont le modèle tout entier s’est construit autour du caractère inaliénable de certains principes et droits, dont celui de la propriété privée, fondement de notre système démocratique à économie de marché.

Ce n’est pas un hasard si la Chine se débat aujourd’hui avec une réforme de son secteur d’Etat et de ses entreprises d’Etat. Elle tente de concilier son héritage avec l’objectif affiché de donner aux lois de marché et aux marchés, un rôle moteur dans l’économie nationale. La zone de confluence entre les intérêts particuliers et marchands avec le capital d’Etat a pris le nom « d’économie mixte ». Mais, ses composantes se comportent comme l’huile et l’eau sans jamais de dissoudre l’une dans l’autre. Toutes les économies dirigées connaissent cette situation. La Chine semble avoir pris la décision, une fois n’est pas coutume, de solutionner cette contradiction apparente.

Quand les nouveaux business models créent du « commun ».

Les deux groupes nominaux qui traduisent en chinois la notion « d’intérêt général » : « l’intérêt public » (ou « intérêt public des plus nombreux ») (gongzhongliyi), et « l’intérêt commun » (gongtonglyi) participent de deux réalités complémentaires.

La première  traduit un processus top-down classique : les politiques publiques sont matérialisées par les plans quinquennaux et leur cortège de déclinaisons et parfums. La seconde trouve sa source dans la vie privée et contractuelle. Elle est à la fois un objectif et un résultat. C’est une recherche d’un dénominateur commun, plus ou moins grand. Cette démarche est de type économique au sens d’une « maximisation de ses intérêts propres». Elle est également politique et sociale : il faut parvenir à un ordre stable et durable par le compromis entre toutes les parties prenantes (stakeholders) : c’est le contrat social.

Les politiques publiques chinoises ont évolué depuis une dizaine d’année en raison de la transformation inéluctable du modèle économique national. Paradoxalement, le processus de décision n’a été raccourci pour autant, au contraire. Les consultations sont plus larges car les attentes et les pressions sont beaucoup plus fortes venant « d’en bas ». L’ensemble des procédures administratives ont été révisées : l’Etat gestionnaire se mue progressivement en un Etat régulateur dont les examens de projets d’investissements se font désormais pour la plupart au niveau local et a posteriori, et remplaçant la nature même du contrôle administratif : il est désormais en conformité et non plus en éligibilité.  « Les politiques publiques ont incarné l’intérêt général car elles ont prouvé leur efficacité et inspirent désormais confiance », rapportait un haut fonctionnaire chinois. C’est du donnant-donnant.

Dans un environnement plus propice à l’initiative privée, les nouveaux business models conduisent à la formation d’une économie ouverte et collaborative où l’intérêt commun rejoint progressivement les hauteurs jamais atteintes auparavant de l’intérêt général tel que décrété par le pouvoir politique.

Le résultat est une rencontre programmée, une jonction entre d’une part un processus top- down et un autre mouvement « bottom-up », provenant de la société civile, acteur moteur dans l’oeuvre de transformation. Dans ce schéma parfait, les politiques publiques chinoises recrutent leurs agents parmi les acteurs économiques qui s’émancipent du champ strictement administratif.

Les nouveaux business models (P2P pour Peer-to-Peer ; O2O pour Online to Offline, C2C pour Consumer to Consumer, P2C pour Production to Consumer etc.) où le consommateur est au centre d’une galaxie de technologies et de services connectés transforment la notion même du « commun ». Les formes foisonnantes de ce qu’on appelle parfois l’économie collaborative ou économie sociale et solidaire ne sont pas modélisées en Chine. Mais elles sont déjà à l’œuvre, agissent en tant que telles. Elles constituent le liant entre l’économie publique et la sphère entrepreneuriale. Ces nouveaux modèles ont très largement soutenus et régulés par les pouvoirs publics.

Les entreprises de l’Internet en Chine (Tencent, Alibaba…) jouent aussi un rôle de régulateur économique et social et sont aux côtés des pouvoirs publics, malgré quelques dérives consuméristes et financières observées (tricheries online, fraudes en tous genres). Cette New Frontier de l’économie chinoise est incarnée par des PDG-icônes et porte-drapeaux flamboyants du capitalisme aux caractéristiques chinoises.

Il n’est pas anodin qu’une nouvelle loi sur les associations caritatives aient vu le jour ces derniers mois en Chine. Ces nouveaux patrons ne sont pas considérés comme des « nouveaux riches », acception très connotée appartenant à la décennie précédente, synonyme de gâchis. Ils incarnent et doivent incarner le « rêve chinois », cette rencontre des intérêts particuliers vibrionnants des Chinois avec un modèle de société, pour la Chine et le reste du monde. A l’avenir, la philanthropie à la chinoise n’aura rien à envier à la tradition américaine si ce n’est son histoire.

Déjà, la Chine a su par une ingénierie administrative sophistiquée et ingénieuse, malgré une corruption générale, redistribuer une grande partie des richesses importées et produites au profit des acteurs économiques et aux populations. Et la Chine est importateur net de pétrole (brut) depuis 1993 ! Elle n’a pas eu de rente énergétique, contrairement à d’autres pays.

Il lui manque toutefois de pallier un retard conséquent de ses dispositifs de protection sociale qui tardent à être opérationnels à l’échelle du pays. Les nouvelles formes de solidarité dont la refondation du champ social laissé en friche, pour des raisons à la fois politiques et de moyens, sont une priorité nationale. C’est aussi un mouvement où convergent naturellement les forces vives, comme l’eau épouse la pente naturelle d’un cours d’eau. Aussi étonnant que cela puisse paraître à première vue, le développement du capital-risque en Chine participe aussi de cette volonté de refonder le contrat social sur des bases nouvelles avec le parti de gouvernement qu’est le parti communiste.

La dialectique du domestique et de l’international : de l’intérêt commun au bien public mondial

Les Chinois sortent progressivement de l’usine pour les « labs ». D’assembleurs, ils se transforment en créateurs et en intégrateurs. Une inversion se produit dans les termes même des réformes économiques. Il ne s’agit plus « des réformes, et de l’ouverture » du marché chinois au reste du monde, mais de l’expansion du marché chinois sur les marchés mondiaux. Dans le tout nouveau 13ème plan quinquennal, la politique de la « réforme et ouverture » (gaigekaifang) est pour la première fois depuis 30 ans dissociée, l’ouverture devenant synonyme d’internationalisation de l’économie chinoise. La Going abroad Policy est, pour ses concepteurs, outre le relais de croissance nécessaire pour soutenir la croissance domestique, la première tentative globale de connexion du monde chinois au monde occidental (les « Nouvelles routes de la soie »).

Pour ce fragment de l’élite politique et économique chinoise, la supériorité de la civilisation chinoise ne fait nul doute. Dans le même temps, le désir de l’autre est réel. La volonté de contribuer à la croissance et à la paix mondiale doit aller de pair avec l’objectif de renaissance de la nation chinoise : réduire les inégalités et la pauvreté dans le monde, gérer l’essor du numérique, s’engager sur le climat, mais aussi participer aux règlements politiques des conflits, sont ressentis comme une conséquence naturelle de la responsabilité nouvelle de la Chine dans l’équilibre du monde.

La Chine a toujours fonctionné de cette façon pour son propre développement : pour tirer vers le haut l’ensemble du peuple chinois, il haut mettre la barre haut, très haut. En 2001, en rejoignant l’OMC, elle a précipité des millions de personnes à la rue, et imposé un agenda drastique de réformes structurelles.

La Chine ne se sentira recouvrer tous ses attributs et son statut, en conformité avec la vision qu’elle a de son destin d’élue, que lorsqu’ elle se sentira en sécurité. On ne peut pas appréhender la stratégie politique et économique chinoise si l’on ne prend pas en compte ce besoin vital de sécurité.

Si l’on pousse le raisonnement, la « montée en puissance pacifique » de la Chine est le plus grand des biens publics mondiaux…

L’affirmation du politique garant de l’intérêt général mondialisé

Dans ce contexte, Pékin pousse à remplacer le nouvel ordre mondial par une gouvernance économique plus représentative du monde d’aujourd’hui. Elle sait qu’elle est légitime aux avant-postes des affaires mondiales car elle a su être un modèle de croissance pour le reste du monde, et a prouvé l’efficacité de ses réformes. Elle se juge en capacité et (donc) en responsabilité (« accountable ») d’agir.

Sonnant le retour de la puissance publique dans la gouvernance mondiale dans un contexte de crise de l’impuissance publique dans de nombreux Etats modernes, la Chine réhabilite en la réinventant la notion d’intérêt général.  Fort de sa puissance d’une part et d’une approche inclusive, syncrétique, des relations entre pôles, Etats, et populations d’autre part, la Chine déroule son capitalisme d’Etat ouvert où le win-win n’est pas un vain mot mais un principe d’action. S’il y a loose pour l’un, il n’y a pas win pour l’autre, mais bien loose également. L’économie, n’est pas un jeu à somme nulle comme le répétait à longueur de cours en amphithéâtre Paul Krugman, dont les œuvres sont toutes traduites et très appréciées en Chine.

La recherche d’un point optimum et durable de l’intérêt bien compris des partis élargit la base du dénominateur commun. Nous ne sommes pas très loin des avantages comparatifs de Pareto, en ce qu’il induisait que dans un monde bien connecté par une mondialisation des échanges, il n’y aurait pas de perdants définitifs.

La Chine ne veut pas être le spectateur passif d’une économie de perdants, mais le guide d’un monde de gagnants par un retour de l’affirmation du politique sur les affaires économiques. C’est le succès rencontré par le consensus de Hangzhou, lors du dernier G20 au mois de septembre. Bien que nouvel entrant sur le sujet, elle est résolue à prendre le lead mondial sur la finance verte. Elle dispose des finances, de la boite à outils et, de toute façon, a décidé que la « civilisation écologique » ferait partie désormais de son génome. Elle assumera.

La Chine et les Chinois savent qu’ils sont aujourd’hui les mieux placés, c’est-à-dire les plus légitimes pour refonder la gouvernance mondiale, concilier l’inconciliable : une gouvernance publique mondiale « pacifique » avec une économie du libre-échange mondialisée, de préférence à leur main.

Laurent Malvezin

30 Septembre 2016

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