"Entre les hommes, il n'existe que deux relations : la logique ou la guerre"

Paul Valéry - "Monsieur Teste"

« Allons-nous enfin apprendre notre leçon ?»

A propos de l’article de Jean Tirole dans le Monde du 16 mars 2020

La logique ou la Guerre (1)

Le propos du prix Nobel d’économie 2014 aborde des aspects fondamentaux des lignes de crête entre la Logique ou la Guerre dans nos relations avec les autres et le monde. Son credo du « bien commun » nous rappelle à la mobilisation générale en ces temps de crise du Covid-19.

Un état de guerre permanent ?

Nous sommes entrés, avec cette crise du COVID, dans un état de guerre général, car elle touche tout le monde. Mais l’état de guerre réel est aussi porté par l’administration Trump dénonçant la Chine, qui les dénonce en retour. Ces attitudes constituent des actes de guerre.

La guerre telle que nous devons la définir ici à une acception plus large en effet : en interdisant, puis relâchant ses propres lois quelques années plus tard concernant le commerce et la vente d’animaux sauvage sur les marchés libres du pays, la Chine porte une lourde responsabilité. Elle savait que les mêmes causes peuvent produire les mêmes effets. Elle n’a pas suffisamment respecté ses propres vulnérabilités. D’autres pays en ont probablement pris conscience, la Corée du Sud, mais aussi Taiwan, Singapour, pour connaître la réalité de ce qui se noue et se dénoue chez leur grand voisin. Cette défiance ou déni de réalité, voire de causalité, est aussi un acte de guerre. Un acte de guerre contre le prévisible, contre l’avenir, contre l’intelligence humaine.

Si nous avions collationnés puis respectés toutes les décisions qui auraient dû être prises à l’aune de constats éprouvés, de tous les retours d’expérience corroborés, et d’autres validations tirées de l’expérience, nous aurions fait des pas de géant sur un nombre important de défis de tous ordres, à commencer par l’état de la planète, l’environnement, les conflits dans le monde. Il y a donc une partie du logiciel humain, ou une partie de l’humanité, qui efface certaines données. Lesquelles et comment ?  

Temps courts, temps longs : le « nous le savions »

La logique voudrait que l’on agisse dès lors que l’on a conscience de, que nous changions notre vision des choses « dès lors que » la réalité que nous ne voulions voir nous rappelle à l’ordre en nous prenant à défaut, pour « pousser les acteurs économiques à agir dans le sens du bien commun ». L’idée fait son chemin, lentement. Dans l’intervalle, d’autres crises surviennent, ailleurs, et nous constatons que nous étions retournés aux affaires. Comme avant ? Pas tout à fait, mais la réponse est chirurgicale, pas globale. Nous générons des remèdes ad hoc, allopathiques, pas globaux. Le logiciel, lui, évolue peu, et la mémoire est stockée et gelée.

Changer les normes

Les choses avancent, lentement. Le combat contre le plastique avance, celui contre les trafics de corne d’éléphant avance. Ils se multiplient aussi et notre temps de réponse est progressivement plus lents à mesure qu’ils s’aggravent. Il semble que M. Tirole parie davantage sur, ou s’exprime davantage envers les dirigeants en position de responsabilité, selon une approche top-down : « faire jouer la pression sociale », parvient à accoucher de décisions comme celle de renchérir le prix du tabac. Mais avons-nous réellement porté un coup à notre individualisme, porteur du court-termisme qui nous fait prendre des décisions irrationnelles, préjudiciables à notre santé et, in fine, à nos intérêts propres individuels et collectifs ?

N’y-at-il pas une autre approche, du bas vers le haut, plus profonde à défaut d’être plus rapide, que les « incitations financières », toujours en aval de la chaîne de responsabilité, pour espérer atteindre cette « mutation sociétale » qu’évoque Jean Tirole ?

A quoi bon Benjamin Constant, Alexis de Tocqueville et les autres ?

Combien de Jean Tirole faudrait-il pour atteindre nos compatriotes au plus profond d’eux-mêmes et changer leur comportement ? La crise du Covid-19 va-t-elle changer certains d’entre eux ? Lesquels ? Combien de temps ? Un domaine d’action se détache pour remplacer notre logiciel de guerre déjà installé : l’éducation. De nos enfants, et parallèlement, de nos adultes. L’Education Nationale est en pole position pour ces premiers, les médias et les entreprises pour les seconds. Elle n’est pas seulement faite de directives ministérielles, elle fait partie de notre évolution personnelle, en tant qu’être social et apprenant. Avec 1 million d’enseignants (primaire, secondaire et supérieur combinés), 37 000 journalistes, plus d’un million et demi d’entreprises, des dizaines de millions de parents, la France possède une armée de développeurs-transmetteurs potentiels d’un nouveau logiciel pour changer rapidement notre relation au monde.

Ce qui nous manque est peut-être l’articulation entre la jouissance de nos libertés individuelles et le respect de l’intérêt collectif que d’autres peuples et d’autres cultures ont su mieux faire coexister que nous dans leur société. Si nous sommes tels que nous prétendons être, les héritiers des Lumières, de la raison et du libéralisme politique, repassons rapidement notre contrat social et appliquons les préceptes dont nous nous réclamons, car le libéralisme est avant et surtout cette capacité de respecter l’autre et, le cas échéant, d’être changé par lui, tout en restant soi-même, un soi-même enrichi des autres, un soi-même plus fort. Cela a un nom, en l’occurrence, la solidarité. Reste à déterminer jusqu’où elle peut s’étendre sans affaiblir ni se renier et, sur le plan politique, quelle est la communauté naturelle de départ où commencer à la développer.

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