"Entre les hommes, il n'existe que deux relations : la logique ou la guerre"

Paul Valéry - "Monsieur Teste"

La corruption, le talon d’Achille ou game changer des réformes économiques chinoises ?

Publié dans le Cercle des Echos, le 20 octobre 2020. Pour lire l’article mis en ligne, cliquez ici

Le prochain plenum du parti communiste se tiendra à Pékin du 26 au 29 octobre prochain. Il réunira le collège des quelque 202 représentants de son comité central à qui le Bureau Politique présentera Les grandes lignes du 14ème plan quinquennal pour la période 2021-2025 et au-delà :  croissance qualitative et civilisation écologique deviendront officiellement les deux nouveaux mantras officiels de la stratégie économique chinoise.

Toutefois, pour son élite gouvernante, l’économie nationale souffre d’un mal endémique qui pourrait, à lui seul, compromettre ses objectifs de croissance et de reprise : le phénomène de la corruption généralisée qu’elle n’a pas su endiguer et dont la résorption constituerait un facteur décisif, un possible game changer de sa transformation économique.

Depuis plusieurs mois déjà, le noyau dirigeant prépare l’ensemble du parti autour de cette question de la désormais nécessaire moralisation de la vie politique et économique nationale, qui sera le véritable sujet central du plenum, par-delà une centralisation du processus de décision interne au collège suprême.

Vers la remise en cause du « contrat social » des réformes économiques de Deng Xiaoping

Le 21 juillet dernier, alors que les tractations politiques battaient leur plein pour préparer cette échéance, le secrétaire général du parti, Xi Jinping, prononça un discours* devant un parterre d’entreprises, en apparence centré sur la politique micro-économique, en réalité une attaque en règle contre toutes les formes de corruption et de clientélisme qui continuent de gangrener le pays, le parti, et d’hypothéquer les chances de rebond durable de la croissance.

Subordonnant la réussite des réformes à venir à un changement radical de modèle et au combat contre la corruption et la criminalité économique, le n°1 chinois venait de briser le pacte tacite passé entre Deng Xiaoping, en 1978 puis en 1992, et le peuple chinois, encourageant ce dernier à s’enrichir par tous les moyens.

Désormais, l’enrichissement ne peut être toléré que s’il concourt aux objectifs assignés par le parti, et plus n’importe comment : « il faut que les cadres du parti soient irréprochables dans leurs relations avec les entreprises (…) et empêcher les marchandages d’argent et de pouvoir ».

L’agence de presse gouvernementale Xinhua, fournit, quelques jours plus tard, une précision à l’attention de ces mêmes cadres du parti, s’ils n’avaient pas saisi la substance du message présidentiel : « les cadres ne sont pas des vaches à lait pour les entreprises, et ces dernières ne sont pas des DAB au profit des dirigeants ».

Les autorités chinoises avouaient par là-même la non-soutenabilité du système de gouvernance actuel, ainsi qu’une indispensable mobilisation générale du parti pour l’assainissement des mœurs politiques et économiques du pays.

Depuis 2012, la lutte anti-corruption a principalement consisté à éliminer les réseaux antagonistes au nouvel exécutif dirigé par Xi Jinping, ainsi que les « influences occidentales hostiles » (la démocratie, les valeurs universelles…). En parallèle, cette « lutte » s’est progressivement orientée vers l’articulation entre éthique individuelle et éthique collective en vue de standardiser les comportements dans les sphères privée et professionnelle, le résultat devant mener à l’émergence d’une population citoyenne modèle, soutenant politiquement le parti et, fait nouveau, aussi économiquement : désormais, tout profit doit aller dans les caisses de l’Etat, c’est-à-dire in fine dans les poches de son actionnaire unique, le parti, et non dans l’économie dite « privée », ou à l’étranger.

D’où la réaffirmation du rôle dirigeant des entreprises d’Etat dans l’économie nationale, le combat contre l’évasion fiscale, mais aussi contre les investissements à l’étranger jugés décorrélés des priorités gouvernementales ou encore les nouvelles mesures pour renforcer la gouvernance des sociétés listées. Autant d’orientations qui concourent à l’aspiration du capital privé dans le secteur étatique, sous contrôle du parti unique.

Pour coiffer le tout, la directive de ce dernier du 15 septembre dernier, intitulée : « orientations pour le renforcement du travail du Front-Uni dans l’économie privée », vise à « réunir autour du parti les forces vives de la nation dans la réalisation du rêve chinois » et venir « assainir les relations d’affaires »**.

L’affirmation d’une éthique citoyenne supérieure

Mais cette politique de moralisation par nationalisation de l’activité économique nationale chinoise, porte en elle une contradiction initiale : loin de séparer la politique de l’économie, elle raffermit ses liens et renforce davantage encore la collusion, source majeure de conflits d’intérêts, de clientélisme et d’arbitraire.

Elle pose aussi à ses partenaires étrangers deux problèmes majeurs immédiats, sur les plan moral et juridique.

Cette nouvelle « éthique citoyenne » d’essence nationaliste veut créer, 55 ans après l’homme nouveau prôné par Mao Zedong, un citoyen parfait, dont la loyauté au parti serait absolue. Elle priverait tout individu d’une partie de ses droits fondamentaux pourtant également inscrits dans la constitution chinoise de 1982, dont celles relatives au droit du travail, aux déplacements et à l’ensemble de la vie culturelle. 

Or la Chine est signataire, en 1997, du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU (PIDESC), puis l’a ratifié en mars 2001. Le système de crédit social, attribuant à chaque Chinois des points pour bonne ou mauvaise conduite, étendu aujourd’hui aux entreprises publiques comme privées, dont étrangères, combiné à la subordination totale des individus et des entreprises à une autorité politique, entrent en conflit avec ses propres engagements pour le respect des droits humains, d’autant que Pékin n’est pas signataire du pacte onusien sur les droits civils et politiques.

La campagne contre le gaspillage alimentaire, lancée à l’été dernier par l’exécutif, ou campagne de « l’assiette vide », témoigne de la gravité des inégalités socio-économiques, lesquelles se sont creusées au profit d’une économie souterraine de confiscation de la richesse nationale que le pouvoir veut désormais combattre, après 40 années de quasi-laisser-faire. De nouvelles dispositions règlementaires viennent désormais corriger le droit de « bien consommer », symbole d’un système économique miné par ses contradictions.

La nouvelle éthique nationaliste pose un défi à l’Europe dans ses relations futures avec la Chine.

Cette privation de liberté de conscience et de choix, au profit de l’intérêt national incarné par les orientations du parti communiste, a de lourdes conséquences en matière de politique et de coopération internationale. Toute personne physique et morale de nationalité chinoise se voit placée sous l’autorité unique et totale du parti, dans ses choix professionnels, mais aussi privés.

Comment dans ce contexte, qualifier l’activité des agents économiques de la Chine dans ses interactions avec le monde extérieur autrement que subordonnée, en sous-main ou sous œuvre, à son donneur d’ordre politique et principal bailleur de fonds qu’est ce même parti ?

Plusieurs pays et zones, dont l’UE, ont déjà pris en compte cette réalité dans la manière avec laquelle elles ont prises leurs décisions pour le cas de l’équipementier Huawei dont tout indique qu’il ne dispose d’aucune indépendance stratégique ni opérationnelle vis-à-vis de ses autorités politiques. Cette question ne se limite pas à cette entreprise et concerne potentiellement tout entité chinoise de taille conséquente opérant dans un secteur stratégique de l’économie nationale chinoise. Elle concerne aussi le niveau de vulnérabilité de tout ressortissant chinois employé dans une entreprise étrangère.

Faut-il aider la Chine ?

La coexistence d’un phénomène de corruption endémique avec une économie mixte, mi-légale, mi-souterraine, est la marque de fabrique du système politico-économique actuel de la Chine, mais aussi de son « miracle » économique.

Xi Jinping et une partie de l’élite du parti savent que la remettre en cause pourrait casser cette machine à produire de la croissance. Leur volonté de changer ce modèle et de lutter contre ces liaisons dangereuses montre à quel point cette transformation ne peut désormais plus attendre, sinon au risque de menacer l’unité même du parti.

En 1990, à l’aube de la déroute du système communiste soviétique, l’essayiste libéral Guy Sorman préfaçait un ouvrage intitulé « Faut-il vraiment aider les Russes » par un article titré « Faut-il aider Gorbatchev » ? Aujourd’hui, 30 ans après, une même question se pose : faut-il aider la Chine de Xi Jinping dans son entreprise de sauvetage et de transformation de son économie et, plus largement de ses équilibres internes ? Le maintien de la paix et de la prospérité mondiales pourrait dépendre de sa réussite ou de son échec.

Toutefois, s’il est admis que la 2ème puissance économique du monde n’a plus besoin d’aide financière, faut-il et si oui comment l’accompagner dans sa lutte pour l’élimination de la corruption sans cautionner sa politique panoptique de mise au pas de sa population et ses velléités révisionnistes ? Au stade précoce du dialogue avec Pékin sous la nouvelle Commission Von Der Leyen, l’Europe devrait, dans la défense de ses intérêts et de ses valeurs, commencer par ériger une grande muraille éthique contre toute importation dans son espace de cette partie viciée du système politico-économique chinois. C’est probablement le plus précieux concours qu’elle pourrait s’offrir et offrir à son encombrant rival et partenaire chinois.

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