"Entre les hommes, il n'existe que deux relations : la logique ou la guerre"

Paul Valéry - "Monsieur Teste"

La « faiblesse du vrai, ce que la post-vérité fait à notre monde commun » (1/4)

commentaire de l’ouvrage de Myriam Revault d’Allonnes (Seuil, 2018)

A l’heure où Etats-Unis et Chine se livrent à des échanges d’invectives et d’accusations en tous genres amenant avec eux le monde au bord du précipice, le regard d’un philosophe vient utilement éclairer un phénomène installé dans nos sociétés modernes : « La post-vérité laisse entrevoir la possibilité d’un régime d’indifférence à la vérité, et même l’abolition de sa valeur normative par l’effacement du partage entre le vrai et le faux ».

Le titre peut induire en erreur le lecteur et il ne faudrait pas le mésinterpréter : la « faiblesse du vrai » n’est pas une reconnaissance de l’impuissance des vérités de fait sur les fake-news. Il est une explication de sa vulnérabilité dans les démocraties de type libéral.

Pour détourner la formule attribuée à Renan qui définissait ce qu’est une nation, la démocratie Occidentale, fondée sur le principe de la règle de droit, est aussi un « plébiscite de tous les jours ». Il faut qu’elle fasse consensus et donc faire sens aux yeux d’une majorité pour se maintenir. Si un même fait n’a pas la même signification entre individus d’un même groupe, il n’aura plus la même valeur et chacun opposera à l’autre sa propre vérité, disloquant le sens commun, et notre monde commun.

Bien que tirant de nombreux exemples dans l’actualité et la politique internationale, l’auteure ne dévie pas de son poste d’observation de philosophe. Elle ne cherche pas à démontrer la supériorité d’un modèle sur un autre, mais à alerter sur les changements en cours. Jean-François Revel, journaliste-polémiste, et philosophe, avait dû apporter certaines précisions au sujet du titre de certains de ses ouvrages dont « Comment les Démocraties finissent » (1983). Il n’y prédisait pas la fin des démocraties. Il s’était employé à décortiquer les processus mentaux à l’œuvre, affaiblissant de l’intérieur le corps social face aux totalitarismes, pour mieux aider au sursaut. Il est probable que l’auteure de la « faiblesse du vrai » soit également amenée à rassurer certains lecteurs inquiets par un apparent défaitisme que son titre pourrait, à tort, inspirer à première vue.

Ce que nous livre Mme Revault d’Allonnes est plus fondamentalement une plongée à la source de la formation de toute pensée politique, du rapport avec la vie sensible et les relations humaines, en amont de la fabrication des systèmes fermés, qu’ils soient idéologies ou croyances, et faire prendre conscience de ce qu’il y a à reconstruire pour défendre ce que nous sommes devenus.   

De mon propre poste d’observation, j’ai relevé quatre problématiques qu’il me semble intéressant d’explorer, et de triturer à souhait. Je les ai placées dans un contexte particulier, davantage politique ou géopolitique puis, le cas échéant, les ai illustrées par des exemples. Puissent-elles alimenter une réflexion plus qu’utile autour du défi que constitue la « faiblesse du vrai ».

I / De l’indifférence à l’inconséquence du remplacement de la vérité de tous par une vérité de groupe

II / D’un régime de vérité, à un régime de l’opinion, de la croyance et du faire-croire. Ou des représentation au remplacement du monde commun.

III / La (modernité de la) Chine de Machiavel. Anciens et Modernes. Efficacité et performance dans les démocraties.

IV / Scenario du pire versus la fin heureuse (worst case scenario versus happy ending)

I / De l’indifférence à l’inconséquence du remplacement de la vérité de tous par une vérité de groupe

En 2007, le philosophe Jacques Bouveresse, du Collège de France,  avait consacré un ouvrage au « tout se vaut » ( Anything Goes) *, expression qui préfigurait non sans pré-science les « vérités alternatives » étudiées aujourd’hui par une abondante littérature. Son premier chapitre apparaît comme un ascendant de la « Faiblesse du vrai » : « La puissance du faux et la valeur du vrai » (et plus particulièrement le § « peut-on ne pas vouloir savoir ?», page 28) Depuis, l’étude du post-modernisme s’est un peu tarie et a enfanté celle de la post-vérité.

Chemin faisant, plus de dix années se sont écoulées. Ce phénomène a pris de l’embonpoint et de nouveaux atours, mais c’est le même. Si tout se vaut, alors mon opinion vaut autant que celle d’un autre, fusse-t-il plus qualifié que moi.  Si je déclare que le monde est plat**, que le climat se refroidit et ne se réchauffe pas, que c’est la Crimée qui a envahit la Russie, je trouverais toujours à me consoler dans un like de l’autre bout de la planète qui me conforte. Je démonétise les faits mais me sens plus fort à l’écoute des tribuns, verbes haut et postillonnant avec brio. Ils flattent mon ego. Ce que je ne sais pas, c’est que l’insignifiance me gagne à mon tour. Je deviens insignifiant, un pion de ces mêmes rhéteurs à mesure que j’ôte de la valeur aux choses et aux mots en les buvant de leur bouche haineuse.

Mon voisin serait-il d’accord avec moi ou contre moi ? Une société se dresse, celle de la défiance***, altérant toutes mes relations. Mon cercle amical se restreint. Heureusement, ils pensent encore comme moi ! Nous cherchons à nous rassurer et c’est chose faite quand on apprend que nous lisons les mêmes journaux, ou regardons les mêmes informations, preuve de notre clairvoyance. La bulle du conformisme va éclater. Les critiques se taisent, il n’y a rien à critiquer d’ailleurs, puisque tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et nous perdons, toujours chemin faisant, le sens du tragique, celui de la causalité, et ne comprenons plus rien au monde qui nous entoure. Heureusement, ces hommes qui crient fort nous pardonnent de la légèreté de notre conscience vide en agissant à notre place et pour notre bien. Alors nous crions tous en cœur : le roi est nu, vive le roi !

Caricature de notre ego mise à part, nous sommes encore très loin d’avoir pesé les conséquences de notre inconséquence. Le seul exemple de l’impact que produit D. Trump et son administration – plutôt ses administrations, il l’a renouvelée plusieurs fois – sur l’ordre du monde sera riche d’enseignements, malheureusement trop tard. L’incohérence de ses prises de positions mène à l’inconséquence de son action, littéralement la non prise en compte de ses effets. L’effet à rechercher se passe désormais des faits pour être atteint. Il a pourtant besoin de nous pour se réaliser. Et nous lui offrons le magistère qu’il convoite. Pourquoi ? Parce que nous n’attachons pas suffisamment de valeurs aux faits et aux mots pour que nous les suivions dans leur progression. Nous sommes pris de vitesse et oublieux. Trop de falsifications sont passées inavouées, non jugées ; trop d’injustices, réelles ou ressenties, n’ont pas été relevées, encore moins sanctionnées. Notre raison abdique à cette réalité brutale de notre inconséquence, malgré tout ce que l’on sait, intuitivement, ou cognitivement. Nous voyons l’ordre du monde se décomposer sous nos yeux et nous les fermons. Indifférence aux souffrances des populations civiles Syriennes, indifférents aux « lignes rouges » dépassées, indifférence aux « semi-violations » des droits de l’homme ou de la propriété intellectuelle, autant de néologismes ou formules qui piétinent par leur création même notre sens logique, notre structure mentale et morale.

Nous sommes nés avec une faculté cérébrale supérieure, bien qu’inégalement réparties entre les individus, que les psychologues appellent hypothético-déductive. Nous émettons des hypothèses et nous en déduisons, à partir d’un certain nombre de faits tirés de l’expérience ou de l’observation, si l’une d’entre elles se confirme. Si notre hypothèse de travail est que l’activité humaine conduit au réchauffement de la planète et que toutes les données à notre disposition nous permettent de conclure dans ce sens, nous sommes amenés à en tirer des conclusions et à en déduire les conséquences si nous ne faisons rien. Quand D. Trump déjuge ses propres services de renseignement concernant l’ingérence de la Russie dans les élections américaines, il altère le cours des choses au détriment de la sécurité nationale des Etats-Unis, ce qui vu sa fonction de Président, produira un effet indésirable pour son pays dans les années à venir. L’onde de choc que produit d’ores-et-déjà une telle incohérence, faisant fi des effets multiples et profonds qu’elle engendre sur une variété d’acteurs, aux Etats-Unis et à l’étranger, est considérable. Notre cerveau, pour ceux qui l’exercent encore à peur près correctement by the book, n’est pas conçu pour combattre les faits, ni les supprimer, du moins dans les pays démocratiques et laïcs. Mais l’inconséquence ne produit pas du vide.

La bulle de l’inconséquence

Les faits de vérité produisent des effets, les créations de l’opinion aussi. Il y a donc concurrence et cohabitation dans la sphère privée comme publique. Cette concurrence entre vérités factuelles et vérités d’opinion n’est pas déséquilibrée en faveur des unes ou des autres. Toutes deux produisent des preuves : des preuves factuelles d’un côté se mesurent avec, de l’autre, des preuves « de loyauté » que l’effet de groupe produit. Pour ces dernières, une fois énoncées, elles s’installent dans l’imaginaire collectif, et deviennent irréfutables car éligibles à acquérir le statut de vérité (discours) dominant, donc légitime et liées au pouvoir. La fragilité est là, entre une vérité réfutable, comme toute assertion scientifique, et de l’autre, une vérité qui devient irréfutable car protégée par le groupe de ses adeptes qui ne peut que grossir selon une logique d’adhésion et d’identification au groupe, indépendamment des conséquences possibles d’un tel positionnement.

Deux exemples viennent à l’esprit, l’un tiré de la vie quotidienne, l’autre de la vie politique américaine. Chacun a dû, un jour, se poser la question : si mon meilleur ami m’apprend qu’il a tué quelqu’un, pour quelque motif personnel que ce soit, Il n’y a que deux attitudes. Soit on le dénonce, mais on le perd probablement, par déloyauté. Soit on devient son complice, ce qui est juridiquement condamnable. S’il s’agit non pas d’une confidence entre deux amis, mais d’une information qui implique un groupe plus large, la décision devient encore plus difficile à prendre, d’où la grande difficulté de se dédire ou de faire marche arrière. C’est une des questions que pose le combat acharné entre Démocrates et Républicains aux Etats-Unis. Si l’on caricature à souhait pour illustrer le propos, les membres du parti Républicain n’ont rapidement eu d’autre choix que de suivre les décisions et d’appuyer leur Président car ils ont fait le choix initial de la loyauté, non de la vérité. Les Démocrates sont du bon côté car ils peuvent assez facilement repérer les innombrables fake-news (plusieurs dizaines de milliers répertoriés dans les propos) présidentiels sans craindre de faire passer leurs critiques pour de simples attaques partisanes. 

Ces deux Amériques sont les deux pôles antagonistes de notre démonstration. L’Amérique de Léo Strauss, contre l’Amérique de de Karl Popper. Pour la première, la vérité énoncée est partagée au sein d’un groupe protégé par la loyauté. Cette vérité de groupe n’en est pas moins un référentiel commun et elle ne souffre aucune remise en cause sous peine de désunion et, in fine, de trahison. Pour les adeptes de la société ouverte de Karl Popper, la vérité est en accès libre, donc réfutable par tous, comme toute expérience scientifique. La frontière entre ces deux vérités est de type moral et éthique.

Pour revenir sur les choix de l’administration Trump concernant le changement climatique et l’ingérence russe, la vérité énoncée satisfait le clan des Républicains, renforce son puissant lobby énergétique et participe de l’effort de réélection du Président, et par conséquent du maintien du cercle de loyauté acquis aux Républicains. La virulence et la systématisation avec lesquelles D. Trump congédie puis accuse de trahison ceux qui l’auraient contredit ou dénoncé est proche du processus d’excommunication pratiquée par les congrégations religieuses ou les sectes. Le baromètre n’est plus la vérité ou le faux, de cohérence ou d’inconséquence, mais l’allégeance à un groupe, pour son maintien au pouvoir, contre le monde qui lui est extérieur et nécessairement hostile. Le processus n’est donc pas statique par simple effacement de la vérité derrière un rideau de fumée, mais un combat de différents systèmes éthiques concurrents et adverses, chacun disposant de sa propre panoplie et de sa propre « cohérence » pour les faire respecter.

Le point de repère n’est plus le fait ou la vérité imposés à tous, ou leur mémoire qui oblige, mais une représentation singulière partagée au sein d’une communauté de destin particulière : un énoncé de groupe. En tant que spectateur de l’exercice du pouvoir par les élites politiques, principaux producteurs ou propagateurs de fake news et de vérités alternatives, nous pouvons soit leur emboîter le pas, c’est ce que font notamment les partisans ou sympathisants soit, pour leurs détracteurs, leur opposer un contre-discours soit, rester rivé sur le régime de la vérité factuelle et de la preuve. Il semblerait que la plupart des pays européens dont les Etats-membres de l’UE aient majoritairement choisi ce dernier. La Chine, quant à elle, a opté pour le contre-discours.

*« Peut-on ne pas croire ? Sur la vérité, la croyance et la foi » (Agone, Bancs d’essais, 2007)

** « The world is flat », Thomas Friedman, 2005

*** « La Société de Défiance: Comment le Modèle Français S’autodétruit », Yann Algand & Pierre Cahuc (2008)

——

A suivre :

II /  D’un régime de vérité, à un régime de l’opinion, de la croyance et du faire-croire. Apparence/faire croire/représentation/remplacement : mondes communs.

III / La modernité de la Chine de Machiavel. Anciens et Modernes/sociétés tot (idéologies) et démocratiques (dissolution de la certitude)/ Efficacité et performance.

IV / Worst case scenario versus happy ending

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