"Entre les hommes, il n'existe que deux relations : la logique ou la guerre"

Paul Valéry - "Monsieur Teste"

L’industrie chinoise du « goût sauvage », le Covid-19, et la question d’un devoir de transparence

Cet article a été publié dans le Cercle des Echos, le 15 avril 2020, sous le titre « A l’origine du Covid-19, l’industrie du « goût sauvage » en Chine ». Pour lire cet article, cliquez ici.

Depuis le mois de février dernier, bien que les autorités chinoises récusent toute certitude sur l’origine géographique du coronavirus, les articles de presse et les investigations officielles se multiplient, en Chine, sur le combat qu’elle doit mener pour éradiquer « l’industrie du goût sauvage »*, identifiée largement dans l’opinion publique comme la cause primaire de la résurgence d’un nouveau virus, le Covid-19.

Les personnes chinoises interviewées, fonctionnaires locaux et responsables d’associations de protection des animaux, avouent que cette addiction à la consommation d’animaux sauvages constitue une véritable économie adossée sur un colossal marché de la demande, avec ses chaines de production et de logistique, ses intermédiaires et jouissant d’une profitabilité comparable aux trafics les plus juteux.

Le 24 février dernier, un projet de loi visant à renforcer la protection des animaux sauvages terrestres passait au Parlement national avec entrée en vigueur immédiate. Le législateur chinois souligne que cette loi, intitulée : « interdiction totale du commerce illégal d’animaux sauvages, suppression des mauvaises habitudes de consommation, garantir la protection sanitaire des populations », n’est qu’un premier pas en avant, admettant qu’une autre loi, celle portant sur la protection des espèces animales sauvages terrestres, nécessite une période d’étude plus longue. Elle a été inscrite à l’agenda parlementaire pour l’année 2020.  

Aujourd’hui en Chine, seulement 408 sur les quelques 7 300 espèces sauvages sont protégées, notamment contre leur consommation. En légiférant d’abord sur les aspects coutumiers, la Chine révèle son retard, et son laxisme, dans l’application des lois existantes face à certains « penchants malsains »  bien ancrés dans la vie quotidienne de sa population. Dans la précipitation, la formulation surprenante de la nouvelle loi (« interdire totalement le commerce illégal ») confirme, en creux, la coexistence de pratiques juridiquement interdites mais plus ou moins tolérées au niveau local.  

Cependant, le 19 mars, un long article de l’agence de Presse Xinhua** vantait ce « bond en avant pour la civilisation » que constitue sa promulgation, recevant les « louanges de la communauté internationale ». L’article dédouanait l’exécutif, dont son président, en soulignant que dès le 27 janvier ce dernier aurait évoqué la menace et aurait, le 3 février,  déclaré en réunion du Bureau Politique du parti que cette industrie « du goût sauvage » ne pouvait pas « perdurer de la sorte ».

En 2019, les autorités douanières chinoises auraient traité 476 cas de trafics d’animaux en voie de disparition. Et selon l’Association nationale pour la protection de la faune sauvage (la China Wildlife Conservation Association), 50 % des restaurants des plus grandes villes du pays proposeraient dans leur menu des animaux sauvages, 46 % des citadins interrogés en auraient déjà mangé et près de 3% en mangeraient régulièrement.

La crise sanitaire actuelle a probablement donc pris racine dans une des zones grises ou informelles de l’économie chinoise, à cheval entre le licite et l’illicite, faute d’une stricte mise à jour de l’arsenal législatif et d’une capacité à l’appliquer uniformément sur le territoire. Les résistances locales font fortes, car ce vieux commerce est très rentable et apprécié par les consommateurs . Le briser, c’est casser le pacte social tacite de l’enrichissement possible de tous et d’un certain mode de vie. Cela va aussi à rebours de certaines croyances populaires, notamment en la vertu médicinale de certaines espèces animales et végétales, préconisées dans la médecine traditionnelle.

Or, ces zones de laisser-faire demeurent nombreuses dans l’économie et la société chinoise. Elles échappent, en partie, non seulement au contrôle de ses gestionnaires, mais aussi à la connaissance du reste du monde. Avec la Chine au cœur de la mondialisation des biens, des personnes et des capitaux, elles sont autant de « boites noires », sortes de bombes à retardement que nous ne pouvons ni identifier ni aider à leur désamorçage car nous sommes tenus à distance par un système qui récuse l’idée même de transparence qu’il considère comme une ingérence, sous déguisement, dans ses affaires intérieures.

Dans la perspective d’une reprise de la croissance qui repartirait depuis la Chine, ne sommes-nous pas en droit de nous interroger sur ce droit spécial à l’opacité dont elle jouit, en contradiction avec son devoir de responsabilité de grande puissance ? A défaut d’une plus grande transparence de sa part, nous sommes tous poussés à chercher par nous-mêmes, à tâtons, une prochaine boite noire de Pandore qui viendrait à éclater : sera-ce du côté de l’aggravation du système complexe de surendettement de ses agents économiques et financiers ? Ou des conséquences d’un travail inachevé contre la corruption et la fraude massives ?  Quoiqu’il en soit, la crise actuelle nous rappelle à nos fragilités, ainsi qu’à la nécessaire redéfinition de ce que signifie la coresponsabilité dans les affaires du village global interconnecté et interdépendant qu’est devenu le monde d’aujourd’hui.

Commentaire postérieurs à la parution de l’article :

Une dizaine d’universitaires ont appelé, dans une tribune du Monde, daté du 1er avril 2020 (« Un Grenelle du Covid 19″, pour préfigurer la société d’après ») aux états-généraux de l’après Covid-19, si tant est qu’on puisse en sortir définitivement. Leurs mots d’ordre: « efficacité et transparence », car pour ce qui concerne cette dernière, « la démocratie a besoin d’informations partagées, fiables et vérifiées ». L’occasion pour ce forum de « préfigurer la démocratie où science et politique dialoguent ». Très bien. Faisons tout de même attention à ne pas tirer les leçons qu’entre pays démocratiques. Tous les régimes et systèmes politiques ont dû résoudre la même équation : prendre les mesures les plus efficaces à un coût politique acceptable. Associer la Chine notamment ferait sens, à condition qu’elle accepte ce type de « retex ».

Notes indicatives

*Industrie du goût sauvage est une expression qui désigne, en Chine,  l’élevage, la production, commercialisation et la vente sur les marchés et les restaurants d’espèces animales terrestres, volantes (oiseaux et insectes) et aquatiques, dont certains reptiles, à des particuliers et restaurateurs. Par exemple, le marché de Huanan à Wuhan, foyer supposé de l’épidémie de Covid-19, propose plus d’une centaine d’espèces, et leur prix au détail (livre ou à l’unité) : écureuil, hérisson,  anhingidae, ou oiseau-serpent, vers à bois…

**http://www.xinhuanet.com/legal/2020-03/19/c_1125733009.htm

***http://www.bjnews.com.cn/news/2020/01/21/677391.html

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