"Entre les hommes, il n'existe que deux relations : la logique ou la guerre"

Paul Valéry - "Monsieur Teste"

Derrière la « circulation duale », l’affirmation du pouvoir de marché de l’économie chinoise

La session annuelle du Parlement chinois s’est tenue au début du mois de mars à Pékin. Un nouveau plan à cinq ans, assorti d’une vision à l’horizon 2035, conforteront le noyau dirigeant emmené par Xi Jinping,  présenté comme le grand vainqueur de la pandémie et du redressement économique subséquent.

Au-delà des autosatisfecit, le pouvoir chinois s’emploie depuis le printemps dernier à conjurer son isolement technologique, industriel et diplomatique. Un nouveau concept, celui de « double circulation » ou « circulation duale » a été présenté comme un nouveau modèle de développement économique, encore plus « inclusif » et ouvert à la coopération internationale.

Ce concept volontairement ambigu est en réalité la représentation d’une idée de manoeuvre visant à renforcer la dépendance de son marché intérieur sous couvert d’une réaffirmation de sa politique d’ouverture.

Au mois d’avril 2020, Xi Jinping indiquait que la Chine devait « resserrer les liens de dépendance des chaines industrielles mondiales vis-à-vis de la Chine, et former une vraie capacité de contre-mesures et de dissuasion contre toute rupture provenant de l’étranger »*.

Au centre de cette représentation, le marché domestique chinois et ses 300 millions de consommateurs d’une classe moyenne urbaine et éduquée. Elle pourrait atteindre 800 millions d’individus à l’horizon 2050 selon certaines estimations officielles chinoises.

Voulant conjurer ce phénomène de découplage pouvant se traduire par la rupture de liens économiques, commerciaux et d’approvisionnement avec ses partenaires et marchés cibles, Pékin cherche à créer un vaste espace de libre-échange, le plus vaste possible, dont il deviendra mécaniquement, parson pouvoir de marché, le passage obligé et le centre des échanges mondiaux :  centre de la consommation, de transformation (processing), de l’innovation, mais aussi l’épicentre décisionnaire, notamment dans la définition des normes et standards commerciaux, industriels et financiers.

En outre, Pékin a entamé une course à la signature d’accords de libre-échange * se portant même candidat pour rejoindre le CPTPP** – voulu en son temps par Barak Obama pour circonvenir l’expansion de la Chine  –  et ainsi anticiper le redéploiement de Washington et ses alliés dans la région.

Avec l’inéluctable réforme à venir de l’OMC, Pékin a perdu l’avantage du statut quo prévalant depuis les années 2000. Elle veut refonder un environnement dont elle assurera cette fois-ci la maitrise d’œuvre, l’architecture, les règles, normes et juridictions, qui sécurisera à nouveau un positionnement pérenne pour ses entreprises.

Si le pouvoir de marché de l’économie chinoise atteint son but en devenant le centre gravitationnel de l’innovation et de la consommation mondiale, le phénomène craint de l’expansion chinoise à l’international n’aura pas lieu en tant que tel. Il se transformera en un mouvement inverse d’absorption des marchés mondiaux dans une croissance tirée par et dans un espace économique d’innovation propriétaire chinois.

Les implications pour les entreprises étrangères sont multiples. Dans certains secteurs, le rattrapage technologique se poursuivra selon les errements connus. Dans d’autres, l’objectif devient le dépassement (leapfrogging) en contournant l’obstacle de la concurrence et de la propriété intellectuelle, ou en créant une nouvelle ingénierie réglementaire et des transferts de technologies, de savoir-faire, et de compétences par la « coopération ».

L’exemple du développement des véhicules électriques dans le monde, indexé à la feuille de route technologique chinoise, illustre la réussite de cette évolution. Mais la Chine ne s’arrêtera pas à fixer les standards pour l’électrique. Elle s’emploie déjà à commercialiser des véhicules autonomes, dont la technologie est encore provisoirement maitrisée en Californie, ainsi que pour les véhicules reliés à Internet, grâce à la 5G. Aujourd’hui, en encourageant le développement du constructeur Tesla sur son sol,  la Chine fait glisser l’industrie automobile mondiale vers son vaste marché domestique.

Le 17 juillet dernier, une directive intitulée « Pour un développement avancé des zones nationales industrielles et de hautes technologies »**** soulignait déjà la priorité accordée à l’innovation propriétaire par l’exploitation des différentes zones de développement technologiques pour renforcer « les transformations et les transferts ». Selon cette note, figurative de cette « double circulation », les bases chinoises d’innovation à l’étranger « se lieront aux haut-lieux de l’innovation mondiale et accélèreront l’introductionen Chine de leurs meilleures ressources, s’incorporeront en profondeur dans leurs chaines de valeur, d’approvisionnement et de prix. Nos entreprises s’internationaliseront et participeront ainsi à la définition des règles et standards internationaux ». Ce qui vient éclairer les raisons du déploiement continu d’entreprises comme Huawei en Europe et en France dans un contexte pourtant défavorable pour elles.

Durant toute l’année 2021 et jusqu’à l’entrée en vigueur d’un accord sino-européen sur les investissements (Accord Global sur les investissements – AGI) robuste et protecteur, dont une première mouture a été laborieusement signée au mois de décembre dernier, les entreprises européennes se retrouvent en position de vulnérabilité face à l’affirmation de ce nouvel ordre de marché aux caractéristiques chinoises. 

En attendant, il serait souhaitable de ne pas mésinterpréter ces pseudo-concepts économiques tels que la « circulation duale » qui sont des ballons-sondes lancés par l’arsenal de propagande du parti, programmés à se multiplier. Dès 2013, Xi Jinping avait été très clair à ce sujet : « Il faut s’appliquer dans notre propagande vers l’extérieur, innover de nouveaux modes, inventer de nouveaux concepts valables pour la Chine et l’étranger, dans des domaines variés et à l’aide de formulations nouvelles aussi ; il faut bien raconter la Chine, et que l’on fasse entendre sa voix »*****.

Dans ce contexte de bataille des récits, il est à regretter que le Haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité de l’UE, Josep Borrell, avoue lors d’une audition au Parlement Européen, ce lundi 1er mars, que son Service et donc que l’UE en tant qu’institution « n’a pas le mandat ni les ressources pour lutter contre la désinformation provenant de la Chine »******. A moins qu’il ne s’agisse d’une annonce voilée pour la mise en œuvre rapide et actée de vrais dispositifs au niveau européen.

Laurent Malvezin

Le 03 mars 2021

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*Xi Jinping, Commission des affaires économiques et financières du Comité Central du parti communiste, avril 2020.

**Le Regional Comprehensive Economic Partnership RCEP, signé le 15 novembre dernier. Un accord tripartite avec le Japon et la Corée est en cours de négociation.

***Le Comprehensive and Progressive Trans-Pacific Partnership (CPTPP) est le feu-Trans-Pacific Partnership (TPP), sans les Etats-Unis, l’administration Trump ayant décidé de s’en retirer en 2017.

**** Directive nationale, Guofa 2020, n°7

***** Xi Jinping, Conférence nationale sur la propagande, août 2013

******https://www.politico.eu/article/josep-borrell-eu-doesnt-have-resources-fight-disinfo-china/ ; https://multimedia.europarl.europa.eu/en/special-committee-on-foreign-interference-in-all-democratic-processes-in-european-union-including-di_20210301-1615-COMMITTEE-INGE_vd

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