"Entre les hommes, il n'existe que deux relations : la logique ou la guerre"

Paul Valéry - "Monsieur Teste"

Derrière la question de Taïwan se négocient les règles d’une course à la suprématie technologique absolue entre les Etats-Unis et la Chine

Article publié dans le Monde, le 10 novembre 2021, sous le titre « « Taïwan est l’épicentre de la rivalité entre deux systèmes incompatibles ». Pour le lire, cliquez ici

Le prochain Plenum du parti communiste chinois, qui se réunit à Pékin du 8 au 11 novembre, fournit aux dirigeants chinois une nouvelle opportunité pour envoyer au monde quelques morceaux choisis de ses intentions dans l’exercice de sa puissance, chez elle et dans le monde. Mais, n’en déplaise aux cassandres, une invasion de Taïwan n’est pas à l’ordre du jour.

Si la rivalité sino-américaine s’est bien cristallisée autour de Taiwan, c’est que l’île, jugée renégate par Pékin, symbolise un entre-deux-mondes dans lequel se joue une double course de vitesse: une course à la parité stratégique et militaire en Asie et, en parallèle, une course plus indécise à la suprématie technologique globale. La Chine est certaine d’atteindre la première, mais pas la seconde. Or, elle lui est nécessaire pour s’engager militairement contre les Etats-Unis qui viennent, par la bouche de son commandant en Chef, Joe Biden, le 22 octobre dernier, de verrouiller leur destin avec celui de Taiwan.

La recherche chinoise d’une parité militaire en Asie et dans le détroit de Taiwan est le sous-produit de calculs stratégiques marqués par la guerre froide, tandis que la course à la suprématie technologique marque l’entrée dans une nouvelle ère. Dans la logique de cette-ci, seul le gagnant raflera la mise (the winner taks all) et pourra prétendre détenir et conserver alors un avantage comparatif absolu sur ses concurrents dans tous les domaines, y compris sur le plan militaire, ouvrant alors grand le champ des options.

Depuis 2018 et la montée aux extrêmes sino-américaine, on interroge nerveusement le vocable de  « guerre froide » pour lui trouver un successeur et par-delà la nouvelle bonne formule, le paradigme qui caractériserait notre période actuelle. La difficulté à lui trouver un nouveau prête-nom tient à ce que nous n’avons pas cicatrisé toutes ses vieilles fractures (Corée du Nord, Sahara Occidental, la « question » palestinienne…) et pas encore réinventé un ordre international qui ne soit pas seulement l’empilement de projets nationaux ou régionaux à sommes nulles. Dans cette période transitoire Taiwan fait office de stabilisateur involontaire.

Malgré ses récentes démonstrations de puissance (nouveaux silos de missiles, vols d’intimidation, nouvelle arme hypersonique, projets spatiaux, cyber-ingérences…), Pékin sait que l’avenir ne se jouera pas sur ce tableau où les forces en présence s’équilibreront pour se neutraliser mutuellement sur le modèle de dissuasion et « d’équilibre de la terreur » (MAD – ou Mutual Assured Destruction) des années 50 et du début des années 60’.

Aussi, depuis la fin des années 2000 la Chine entreprend-elle une course contre la montre aux technologies critiques (IA, Biotechnologies, semi-conducteurs, systèmes autonomes, calcul quantique…) et ses applications civiles et militaires. Son modèle de développement économique et industriel se fonde sur cette quête qui n’est pas la simple continuité du rattrapage technologique conduit depuis les années 80, mais une politique de dépassement technologique et industriel (ou leapfrog) visant l’avantage absolu, c’est-à-dire qualitatif et non quantitatif.

La neutralisation réciproque par une ultime « MAD » en Asie-Pacifique, probablement au cœur du projet AUKUS, entre les Etats-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne, renvoie l’issue de l’affrontement sino-américain – et quelques proches alliés sélectionnés – sur le champ de bataille principal de l’invulnérabilité technologique.

Le 26 octobre, le N°1 chinois, Xi Jinping, rappelait que « la longue marche de la modernisation du pays passera par une Chine aux avant-postes (du monde) du développement scientifique et technologique ». La veille, le 25, il présidait une réunion interarmées sur le nouveau plan de modernisation des armements militaires par l’innovation, déroulant ses objectifs pour 2027*.

Une « intense compétition » est aussi au coeur de la stratégie de l’Administration Biden vis-à-vis de la Chine grâce à laquelle elle entend « gagner le XXiè siècle ». En outre, Kurt Campbell, en charge de la stratégie Indo-Pacifique au Conseil de sécurité Nationale (NSC), glisse-t-il aux médias, le 25 octobre, que « nous sommes en train d’expliquer à nos interlocuteurs chinois que le paradigme dominant pour les relations Etats-Unis-Chine sera celui de la compétition »**, faisant de facto passer la question taiwanaise en arrière-plan.

En attendant, Taiwan est le cœur de la production mondiale (90 %) des semi-conducteurs dernier cri et l’épicentre de la rivalité entre deux systèmes incompatibles, l’un rechutant dans le totalitarisme, et le sien, ayant rejoint la famille des démocraties libérales. 

Dans ce contexte, Pékin et Washington sont tentés de parvenir à un accord : l’acceptation par les Etats-Unis de la souveraineté chinoise pleine et entière sur Taiwan contre promesse de non-invasion de l’APL, assorties de garanties vérifiables, assez proche des termes de celui soldant la crise des missiles de Cuba, en octobre 1962, entre John Fitzgerald Kennedy et Nikita Kroutchev, en partie secret, consistant au retrait des ogives nucléaires soviétiques déployées sur l’île castriste, la promesse des Etats-Unis de ne plus tenter de l’envahir, couplée d’un retrait de leurs missiles balistiques Jupiter déployés en Turquie. Cet accord marqua la fin de la phase de montée aux extrêmes entre les deux géants et l’entrée dans la période dite de « la détente».

En cas de non-accord, Pékin pourrait rapidement décider de décréter unilatéralement Taiwan sous sa juridiction en menaçant d’exclure de son marché domestique quiconque, Etat et entreprises, ne reconnaitrait pas cet état de fait accompli. Dans les deux cas, l’éventualité d’une guerre par invasion terrestre de l’île semble improbable.

Commentaire :

Soumis aux règles de l’édition et de la presse, l’espace manquait pour évoquer les implications de cette course à la suprématie technologique. Une tribune d’André Loesekrug-Piétri, dans les Echos du 18 octobre, replace bien ses enjeux pour l’Europe : https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/opinion-bataille-technologique-letrange-defaite-de-leurope-1355870

*https://huaxia.com/c/2021/10/27/842669.shtml (en chinois) et https://www.rfi.fr/cn/%E4%B8%AD%E5%9B%BD/20211027-%E4%B9%A0%E8%BF%91%E5%B9%B3-%E5%85%A8%E9%9D%A2%E5%BC%80%E5%88%9B%E6%AD%A6%E5%99%A8%E8%A3%85%E5%A4%87%E5%BB%BA%E8%AE%BE%E6%96%B0%E5%B1%80%E9%9D%A2 (en chinois)

**Kurt Campbell, coordinator for Indo-Pacific affairs at the U.S. National Security Council, Nikkei Virtual Global Forum,  https://asia.nikkei.com/Politics/International-relations/Biden-committed-to-avoiding-China-confrontation-Kurt-Campbell.   Voir aussi, Jake Sullivan, NSC, le 7 octobre : https://www.reuters.com/world/china/us-china-must-manage-intense-competition-top-biden-adviser-says-2021-10-07/

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