"Entre les hommes, il n'existe que deux relations : la logique ou la guerre"

Paul Valéry - "Monsieur Teste"

En voulant fermer son info-sphère, la Chine met en danger son propre modèle de développement.

Cet article a été publié sur le site internet du journal Le Monde, le 29 juin 2021, sous le titre : « Les autorités chinoises ne font que décliner, à l’étranger, leur agenda de politique intérieure avec les mêmes méthodes et moyens ». Pour lire l’article publié, cliquez ici

Tandis que la France et l’Allemagne s’emploient à réhabiliter leur légitimité en tant que grandes démocraties dans leurs anciennes colonies et théâtres d’intervention extérieure, la Chine tend à supprimer à la racine toute possibilité de remettre en cause la responsabilité de ses actes.

Les oppositions tenaces à Hong Kong, les demandes répétées d’inspections sur les origines de la pandémie de coronavirus, et les incriminations internationales au sujet de la situation dans sa province du Xinjiang, conduisent le Bureau Politique du parti communiste chinois  (PCC) à tenter de supprimer la source principale de ses ennuis, l’information, et avec elle la possibilité même de la critique.

En effet, depuis 2013*, sous le feu croisé de la propagande et du rétrécissement de toute contestation dans l’espace public, l’information critique et ses sources sont prises, par triangulation, pour cibles prioritaires à abattre.

Le phénomène de suppression de l’espace informationnel a débuté dans les années 2000 avec l’éviction du marché chinois des grandes entreprises étrangères du web et des réseaux sociaux (Uber, Google, Facebook, Twitter etc.). Depuis 2016, et de nouvelles directives internes du PCC réorganisant le contrôle de l’information, Pékin ferme désormais, par paliers successifs, l’accès de son info-sphère aux chercheurs, journalistes, entreprises, artistes, ONG et diplomates étrangers, dont les initiatives et contacts, en Chine, doivent impérativement faire l’objet de compte-rendus écrits et circonstanciés, une évolution qui a eu un effet dissuasif et a restreint les échanges.     

L’objectif pour les autorités est de tarir toute source d’information pour placer son espace et ses agents, public et privés, sous contrôle total, ôtant ainsi toute possibilité de fuite, provoquée ou accidentelle, d’une information non autorisée.

Les moyens déployés pour faire taire, à la source, ces voix dissonantes, ne se limitent pas au territoire national.

Les sorties peu diplomatiques de diplomates chinois face aux critiques étrangères ne sont, en effet, pas la simple traduction d’un raidissement ou d’un discours visant sa propre opinion publique, ou l’élite du PCC, mais une autre illustration de cette volonté de suppression des sources de la critique par empiètement progressif des espaces publics et d’expression, partout où elle viendrait à se manifester.

Ces incursions verbales ou écrites en territoire étranger créent localement un fait nouveau conçu pour semer le doute chez les gouvernants et le grand public, révéler les lignes de faille et distinguer les amis des ennemis de la Chine, selon une vieille technique héritée des premières années du régime communiste.

Les autorités chinoises ne font que décliner, à l’étranger, leur agenda de politique intérieure avec les mêmes méthodes et moyens. Son intention n’est par conséquent pas de nature uniquement défensive et nationale, mais aussi offensive et globale.

Le 21 avril dernier, le journal officiel du gouvernement Hongrois publiait l’accord pour le lancement, en 2024, d’une antenne de l’Université Shanghaïenne de Fudan à Budapest. Nul doute que les sujets bannis en Chine le seront tout autant dans son projet pédagogique, par effet de transfert de juridiction et du politiquement correct. La future université se présentera comme un Institut Confucius augmenté, beaucoup plus ambitieuse, mais coordonnée par les mêmes donneurs d’ordre politiques : le Département de la Propagande, et celui du Front-Uni du Comité Central du PCC dont la mission est de fédérer, en Chine et à l’étranger, toutes les « bonnes volontés » autour de ses objectifs politiques et idéologiques, dont la réunification avec Taiwan et désormais « l’amélioration » du système international, un euphémisme pour désigner son remplacement à terme par une gouvernance aux contours flous.

A l’appui de cette entreprise d’amélioration, et sous pression internationale, le Bureau Politique du PCC a le 1er juin, annoncé un nouveau renforcement de la propagande lors d’une session spéciale du Bureau Politique du PCC animée par Xi Jinping. Le communiqué officiel réaffirme la priorité « d’exceller dans l’art de la bataille pour gagner les faveurs de l’opinion publique internationale » et ainsi « élargir le cercle de ses amis ». Ce texte se présente comme une instruction politique réaffirmant la ligne idéologique actuelle, à quelques semaines de la célébration du centenaire du PCC.

Faisant bloc contre un environnement extérieur jugé hostile, Pékin projette en la déformant une image qui participe d’une volonté de désinformation. L’écart entre la réalité sur le terrain, en Chine, et l’image projetée d’elle à l’étranger se creusera à l’avenir rendant l’établissement des faits et leur vérification encore plus complexes.

Dans ce contexte, les entreprises étrangères, les Etats et organismes internationaux connaitront des difficultés croissantes dans la réalisation des due diligence nécessaires pour apprécier la solvabilité et la fiabilité des entreprises chinoises. En outre, la dissimulation de l’information financière est de règle autour d’une double comptabilité des entreprises chinoises, l’une officielle, remise aux autorités fiscales, l’autre, réelle, diffusée aux seuls actionnaires. Ce système dual existe depuis plusieurs décennies. Son opacité se renforcera à l’avenir.

Mais ces tentatives planifiées de suppression de l’information mènent tout droit à une scission informationnelle avec le reste du monde, laquelle rend encore plus probables les découplages économique et technologique, tous deux non souhaités par Pékin. Car, l’invention, en 2019, par les spin doctors du PCC, d’une prétendue « circulation duale » de l’économie nationale doit être comprise comme la mise en pratique d’une dialectique spécifique qui vise à réaffirmer les interdépendances, et non l’isolement de la Chine, avec le reste du monde**.

Pour un régime nouveau d’engagements mesurables et vérifiables

Ainsi, la combinaison d’une propagande désinhibée, fondée sur la dissimulation, avec un régime de déni d’accès à l’information utile sur son territoire, constitue une évolution aussi dommageable pour la Chine elle-même que pour ses partenaires car il est peu probable qu’une majorité d’Etats et de gouvernements acceptent une telle évolution créatrice de déséquilibres croissants dans les échanges.

Pour ce qui concerne l’UE rectifier cette asymétrie des rapports est une nécessité absolue. L’Accord Global sur les Investissements (AGI ou CAI en anglais), au point mort, ne constitue pas le cadre adapté. Des choix plus radicaux doivent être étudiés comme l’entrée en vigueur d’un régime spécial de pleine et entière réciprocité des engagements, sur le modèle du contrôle des armements ou arms control, mesurable et vérifiable, notamment dans l’accès aux marchés publics et à l’information, à la culture, aux sciences et à l’éducation. C’est la grammaire de notre relation qu’il faut revisiter, pour éviter que les deux « systèmes » ne viennent à s’exclure l’un l’autre.

Dans cet intervalle, à force de vouloir tout contrôler chez elle mais aussi dans ce qu’elle considère comme des extensions de son domaine intérieur, la Chine risque de se couper elle-même progressivement des flux financiers, mais aussi économiques qu’elle a si habilement su attirer durant ces 20 dernières années.

* « Il faut s’appliquer dans notre propagande vers l’extérieur, innover de nouveaux modes, inventer de nouveaux concepts valables pour la Chine et l’étranger, dans des domaines variés et à l’aide de formulations nouvelles aussi ; il faut bien raconter la Chine, et que l’on fasse entendre sa voix». Xi Jinping, Conférence nationale sur la propagande, août 2013

**« Il faut resserrer les liens de dépendance des chaines industrielles mondiales vis-à-vis de la Chine, et former une vraie capacité de contre-mesures et de dissuasion contre toute rupture provenant de l’étranger », indiquait Xi Jinping au mois d’avril 2020.

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