"Entre les hommes, il n'existe que deux relations : la logique ou la guerre"

Paul Valéry - "Monsieur Teste"

La relation sino-américaine revisitée à l’aune du « rêve chinois »

Ce billet a été publié dans le journal le Monde, le 17-18 janvier 2021, sous le titre : » Pour l’exécutif chinois, le déclin américain est acté depuis de nombreuses années ». Pour lire l’article publié dans le Monde, cliquer ici

Le 26 novembre 2020, le Bureau Politique du parti communiste chinois a chargé un de ses porte-voix de révéler les grandes lignes de ses orientations visant le Président élu démocrate Joe Biden et la nouvelle administration américaine. Elles restent, depuis lors, les plus éclairantes sur l’état d’esprit qui règne aux plus hautes instances du parti concernant l’avenir désiré de la relation bilatérale avec Washington.

C’est au New York Times qu’en est revenue la primeur, sous la plume d’une ancienne ministre adjointe des affaires étrangères et vice-présidente de la Commission aux affaires étrangères de l’Assemblée Nationale chinoise, Mme Fu Ying*.

Ce texte traduit les priorités de l’exécutif à Pékin souhaitant un véritable « reset » de la relation bilatérale avec Washington. Il trahit aussi son état d’esprit, empreint de défiance, battant le chaud et le froid, combinant un ton menaçant avec les poncifs diplomatiques. Néanmoins, il recèle des éléments d’informations suffisants pour nous signifier les attendus, côté chinois, des premiers mois de négociations avec la nouvelle équipe de Joe Biden.

La première annonce que ce court manifeste des relations sino-américaines imaginées est que Pékin étend désormais le champ de sa politique domestique à l’extérieur de ses frontières. En outre, sa domination en zone Asie-Pacifique ne pourra s’accommoder d’aucune résistance. Pour se faire Pékin fait désormais sien du concept de la règle de droit (« rules and laws »), qui doit prévaloir aussi dans les domaines économiques comme technologiques.

La constitution d’une alliance perçue comme antichinoise, non seulement parmi les démocraties avancées mais aussi par un nombre croissant de pays en voie développement, a convaincu le régime qu’il était sur le point de perdre la bataille de la légitimité et de légalité internationales. L’extension de son domaine juridictionnel et d’un droit aux caractéristiques chinoises, applicables hors de ses frontières, lui éviterait d’apparaître comme le passager clandestin de la mondialisation et le hors-la-loi du système international actuel.

Aussi, afin d’éviter les « quiproquos et conflits imprévus » dans les nouvelles zones de droit chinois, l’administration américaine montante serait donc bien avisée, selon le texte, de revenir aux fondamentaux de la relation bilatérale dotée de la bonne méthode avec pour objectif de recouvrer la nécessaire « confiance » par le truchement de négociations « sincères » (« candid talks »).

La sémantique est ici caractéristique de la rhétorique du parti qui cherche à donner tort à son interlocuteur pour mieux lui faire entendre raison par la suite, et l’amener à de premières concessions, apparemment sur la forme, mais qui influencent le rapport de force dans les négociations.

La relation bilatérale aurait souffert ces dernières années « d’erreurs d’interprétations largement imputables aux Etats-Unis », ainsi que d’une « politisation » de celle-ci. Des clarifications, au nombre de trois, sont attendues de la part des nouveaux locataires de la Maison Blanche, mais aussi du Congrès : n’avoir aucune intention de renverser le parti communiste, ni d’aider à l’indépendance de Taiwan ou d’interférer en Mer de Chine du sud. De plus l’Amérique devra cesser son interventionnisme à tout va, de « la Libye, à l ‘Afghanistan, en passant par l’Irak », et confirmer son retrait du monde.**

Cette dernière mise en garde est révélatrice d’une vision historiciste répandue au sein de l’exécutif chinois : le déclin américain du monde est acté depuis de nombreuses années, D. Trump l’a tout au plus accéléré et J. Biden ne peut qu’accepter à son tour que la roue de l’histoire a tourné, en faveur de la progression de la Chine et de son rôle à jouer dans les affaires du monde.

Introduit récemment dans sa Loi sur la défense nationale,  le concept de « développement » économique, y compris à l’international, devient un enjeu et une dimension nouvelle de la sécurité nationale du pays. *** L’Amérique serait donc bien avisée de se retirer là où la Chine avance, sous peine d’entrer en collision avec ses intérêts nationaux propres.

Pour parvenir à rétablir la normalité de la relation, il n’y a donc une qu’une méthode possible : mettre les différences de côtés et s’engager sur d’autres sujets, d’intérêt commun et négociables, notamment le combat contre le Covid-19, le climat, les partenariats dans la recherche scientifique, ou la gouvernance en matière d’IA****.

Cette recherche du plus petit dénominateur commun comme pilier de la relation bilatérale est l’un des principes cardinaux de la coopération internationale conçue depuis…l’ère des réformes de Deng Xiaoping dans les années 80. Elle garantit la supériorité de la Chine dans toute négociation car elle sait en fixer le périmètre, les règles et l’agenda.

Plus instructive qu’il n’y parait en première lecture, cette tribune diplomatique, appelant au retour d’une « coopétition » sino-américaine civilisée, révèle l’impensé et la face cachée de la montée en puissance chinoise : son expansion n’est pas le produit d’une grande stratégie mais d’une ingénierie de la coopération par l’interdépendance, la dépendance puis la mise sous tutelle. Concernant l’Amérique, la phase d’interdépendance étant consumée, Mme Fu Ying l’invite à entrer en phase de dépendance, tout en préparant la phase ultime. Il semblerait, une fois n’est pas coutume, que la Chine sous-estime la résilience des grandes démocraties et surestime, ce qui est assez nouveau, ses pouvoirs de grande puissance.

———

* « Cooperative competition is possible», NYT , 26/11/2020, P10

** En juin 2020, Mme Fu Ying avait publié un long article dans China Newsweek, éclairant la position officielle du parti : « Nous devons être guidés par la pensée diplomatique de Xi Jinping, clarifier la position de la Chine en tant que défenseur, réformateur et pour le perfectionnement de l’ordre et du système international, tenir haut la bannière de la gouvernance mondiale et du multilatéralisme et utiliser «l’avancée» de la Chine pour répondre au «retrait» des États-Unis ».

*** « si la souveraineté, l’unité, l’intégrité territoriale, la sécurité et les intérêts de développement de la République populaire de Chine sont menacés, le pays procèdera à une mobilisation nationale ou partielle, conformément à sa Constitution et à ses lois », projet de Loi de Défense Nationale, au 13 octobre 2020.

****https://www.noemamag.com/together-the-u-s-and-china-can-reduce-the-risks-from-ai/

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur email
Vous souhaitez réagir ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Archives mois/année

Derniers articles