"Entre les hommes, il n'existe que deux relations : la logique ou la guerre"

Paul Valéry - "Monsieur Teste"

Myanmar, le premier « champ de bataille » post-Trump entre grandes puissances.

Alors que l’envoyée spéciale de l’ONU pour Myanmar, Mme Christine Schraner Burgener, serait entre la Thaïlande, l’Indonésie et la Chine pour évoquer la situation birmane, le coup d’Etat du 1er février à Myanmar s’enfonce dans le conflit ouvert.

Le 17 avril, le Général putschiste Min Aung Hlaing a accepté de se rendre en Indonésie pour participer à une réunion de crise sur la situation dans son pays, qui se tiendrait le 24 avril prochain à Jakarta, siège du secrétariat général de l’ASEAN.

Si a cessation des violences doit constituer la priorité de l’action diplomatique, sous l’égide de l’ONU et appuyée par l’ensemble des pays voisins (ASEAN) de Myanmar, elle doit s’accompagner d’une analyse plus profonde des circonstances du coup de force des militaires birmans et des conditions qui l’ont rendu possible. Elle aiderait ainsi à dégager des options vers une résolution politique, humanitaire et sécuritaire de la crise.

Or, il semblerait que l’analyse des causes et conditions du coup d’Etat orchestré par les généraux Birmans se soit figée sur un et un seul scenario, faute d’éléments de preuves qui pourrait venir le réfuter. Selon les commentaires dominants, il est attribué à une seule poignée de généraux défaits par les urnes lors de l’élection législative, qui s’est tenue au mois de novembre dernier, et qui a vu la victoire écrasante de Ligue Nationale pour la Démocratie (LND), dirigé par Mme Aung San Suu Kyi.

Myanmar n’est plus la Birmanie de 1988, un coup d’Etat ne se fait plus seul.

S’il est établi que les hauts gradés Birmans, emmenés par leur chef, le Général Min Aung Hlaing,  craignaient de se voir déposséder des quelques leviers de pouvoirs dont ils disposaient encore sur les affaires régaliennes du pays, il est peu plausible qu’ils aient pris seuls la décision ultime sans s’entourer de toutes les précautions et des soutiens extérieurs nécessaires à sa bonne exécution.

Il semble clair néanmoins que leurs motivations prirent source dans un pari risqué et raté : celui de l’affaiblissement, depuis 2016, de la LND et de son égérie, « the Lady », dont la junte avait probablement sous-estimé son endurance et son habileté politique. En revanche, le processus de décision qui a mené à ce coup d’Etat a nécessairement pris en compte la complexité d’un contexte économique et géopolitique spécifique.

Le 20 janvier dernier, Joe Biden ré-entrait à la Maison Blanche, cette fois-ci en tant que 46ème Président des Etats-Unis, après une période chaotique de transmission de pouvoir avec l’administration Trump sortante. Le Président Biden annonce alors rapidement la couleur : la politique étrangère américaine remettra en son centre le respect des droits de l’homme et appelle à un rassemblement des démocraties pour lutter contre les régimes autocratiques, partout dans le monde, signifiant un réengagement US en Asie renforcé par ses alliés dont certaines puissances régionales (Japon, Australie…). En outre, la nouvelle administration américaine ne donne aucun signe de révision majeure de la politique chinoise menée par son prédécesseur. Elle ne fera aucun cadeau sur les droits de l’homme et la défense de la démocratie.

La Chine aurait-elle pu laisser faire les généraux birmans s’aventurer dans une confrontation au résultat incertain avec le spectre d’un retour en force de l’Oncle Sam en Asie, alors qu’elle est précisément devenue l’épicentre et l’enjeu majeur de l’affrontement idéologique, technologique commercial et maritime entre les deux hyper-puissances ? La question se pose aussi pour la Russie, partageant avec elle, sinon les mêmes intérêts, du moins le même dédain du modèle des démocraties libérales. 

Les explications mettant en avant le « pragmatisme » chinois sonnent bien creux pour attester que Pékin accorderait, en toutes circonstances et tous lieux, la primauté de ses intérêts économiques auprès de quiconque les leur garantirait, nonobstant leur couleur politique. Ce serait dénuer l’exécutif chinois de considération et de proximité idéologique pour les régimes forts, et lui interdire toute velléité de retourner, à sa faveur, les aléas électoraux qui lui seraient préjudiciables. En l’occurrence, avec le retour aux affaires de l’armée Pékin fait d’une pierre deux coups.

Les considérations idéologiques et géopolitiques ont été grandement sous-évaluées dans la préparation du coup d’Etat

La perte de contrôle de l’Armée birmane aux élections n’aurait pas nécessairement compromis les relations économiques avec la Chine, mais les 3 méga-contrats industriels inscrits dans le vaste plan des Nouvelles Routes de la Soie (ou Belt & Road Initiative – BRI) passés avec la Chine ont été signés, entre 2008 et 2009, avec ces mêmes généraux, quand qu’ils détenaient encore tous les leviers du pouvoir*. Les en écarter aurait entraîné un réexamen minutieux de certaines clauses financières par le parti D’Aung San Suu Kyi, débarrassé des comptables des Généraux.  La Malaisie, le Sri Lanka et le Pakistan ont, en outre, connu ces dernières années des situations similaires à la suite d’élections nationales, révélant d’importantes irrégularités et dépendances financières et extra-financières liées à des méga-contrats sous label BRI.

Surtout, la nouvelle répartition des pouvoirs issu des urnes aurait fait basculer rapidement Myanmar pays dans la catégorie des démocraties « libérales », ou en voie de l’être, une perspective totalement inacceptable pour Pékin, comme pour Moscou. En revanche, le retour des généraux au pouvoir garantit la permanence des engagements contractuels (militaires, économiques) et de l’ancrage idéologique du régime birman.

Selon toute vraisemblance et en toute hypothèse, entre novembre 2020 et janvier 2021, il y aura au moins eu concertation sino-birmane et russo-birmane, ainsi qu’une coordination sino-russe sur fond d’une convergence d’intérêts pour que la junte rétablisse le contrôle du pays à distance des Occidentaux et conjurer la démocratisation de la vie politique birmane que la victoire décisive du PLD en novembre aurait rendu irréversible.

L’ASEAN sommée de choisir son camp, l’ONU marginalisée

Le 12 janvier, soit 20 jours avant le coup d’Etat du 1er février, le ministre chinois des affaires étrangères, Wang Yi, se rendait à Myanmar et y rencontrait, en outre, les généraux. Le 26 janvier, ces derniers accueillirent le ministre Russe de la Défense, Sergueï Choïgou. Bien que tenues secrètes, les discussions n’ont pas pu ne pas aborder celle du putsch, en phase finale de préparation. De la même manière, il ne peut se concevoir que le Gal Min Aung Hlaing ne leur ait demandé expressément un soutien si la situation devait devenir hors de contrôle : soutien de nature militaire (assistance technique, munitions, maintenance…) pour la Russie, deuxième pourvoyeuse d’armement au régime birman après Pékin, et parapluie diplomatique chinois pour les négociations au niveau de l’Asean, ainsi qu’un usage modéré mais ferme du droit de véto des deux mentors et complices au conseil de sécurité de l’ONU.

Une division du travail s’opère ainsi sous nos yeux, attestée par la présence, le 27 mars, à Naypyidaw, du vice-ministre de la Défense russe, Alexandre Fomine, aux côtés des représentants de l’ Inde, Chine, Pakistan, Bangladesh, Vietnam, Laos et de la Thaïlande, à la parade militaire célébrant le 76ème anniversaire de la création de l’armée birmane. Ce même jour, une centaine de Birmans tombèrent sous ses balles.

La position diplomatique chinoise s’est, quant à elle, illustrée le 2 avril auprès des ministres des affaires étrangères des autres pays membres de l’Asean – Singapour, la Malaisie, l’Indonésie, et des Philippines. Wang Yi se disant « ravi »** du respect de leur non-intervention dans les affaires intérieures de Myanmar, et appelant à éviter, entre autres scénarios, « une intervention inappropriée du Conseil de Sécurité des Nations Unies susceptible d’abîmer la souveraineté» du pays.***

D’aucuns y verraient la réalisation des engagements pris, au mois de janvier auprès de la junte, pour conjurer toute contestation du coup d’Etat et le retour au pouvoir de la LND.

« Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde »

Quand bien même cette démonstration se révèlerait proche de la réalité des faits, passés et présents, elle souffre d’un défaut majeur de construction. Les preuves, probablement sous la forme d’assurances verbales, manqueront à l’étayer et les participants à la préparation du coup d’Etat se garderont bien de les éventer.

Myanmar et l’Asie du sud-est deviennent le nouveau terrain d’affrontement et d’influences des grandes puissances. Les événements décrits révèlent plus fondamentalement notre incapacité dans la qualification et « l’attribution » des actes d’ingérences, de quelque nature qu’ils se présentent.

Ne pas parvenir à établir les responsabilités des auteurs d’ingérences caractérisées, et de leurs complices, est une difficulté montante des crises modernes. En cybercriminalité comme en matière de conflits territoriaux, certains Etats ont fait de l’ingérence systémique sous camouflage une nouvelle normalité, tout en brandissant les principes onusiens de non-interférence dans les affaires intérieures des Etats (Charte des Nations Unie, art 2.7).

Ils évitent ainsi qu’elles ne soient requalifiées en actes de guerre. C’est sans doute l’un des plus grands défis de la « communauté internationale » et au premier chef de l’ONU, tenue pour l’heure à bonne distance dans la résolution politique de la crise birmane.

——–

* Le Projet de barrage de Myitsone 3,6 milliards USD,  la mine de cuivre Letpadaung et le projet d’oléoducs et de gazoducs sino-birmans.

** https://www.scmp.com/news/china/diplomacy/article/3127965/china-pleased-asean-adopted-non-interference-policy-towards

***https://www.fmprc.gov.cn/mfa_eng/zxxx_662805/t1867104.shtml

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