"Entre les hommes, il n'existe que deux relations : la logique ou la guerre"

Paul Valéry - "Monsieur Teste"

L’attelage bicéphale sino-russe, et le processus de containment démocratique

Cet article a été publié sur le site du journal Le Monde, le 24 février dernier, sous le titre : « La volonté partagée par les Russes et les Chinois de réviser l’ordre existant s’est muée en une convergence idéologique ». Pour le lire, cliquez ici

Le basculement dans une « nouvelle ère », réaffirmé dans la déclaration conjointe sino-russe du 4 février, consacre une volonté commune d’endiguer la vague démocratique de « l’Occident », incarnée par l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), mais aussi et surtout par une Europe démocratique proliférante. Elle est jugée par les dirigeants russes et chinois comme la vraie menace existentielle pour leurs régimes.

Les enchères autour d’une crise fabriquée aux frontières de l’Ukraine sont censées simuler un conflit ouvert qui seul pourrait, dans un premier temps, par son effet de sidération, figer la situation présente par la voie de nouveaux traités. Mais l’Ukraine, et la prétendue menace de l’OTAN, ne sont que les catalyseurs et prétextes d’entrée dans cette « nouvelle ère » des relations internationales ; l’Europe et l’Union européenne (UE) constituent sa véritable cible, la gouvernance mondiale son objectif ultime.

C’est d’ailleurs par un plaidoyer pour une « vraie démocratie » que s’ouvre en effet la déclaration jointe : « Nous sommes prêts à travailler avec tous les pays qui souhaitent faire progresser une véritable démocratie… » Si l’OTAN revêt une menace immédiate, c’est que son adhésion scelle mécaniquement le basculement des pays candidats dans l’orbite occidentale et, en l’occurrence, européenne.

En 2014, c’est le rêve d’Europe des Ukrainiens qui est aux sources de la réaction militaire russe dans le Donbass et non la perspective immédiate de son rattachement à l’OTAN. Ce processus de basculement démocratique, incarné par les Etats-Unis et l’Europe, armés respectivement de leurs processus d’élargissement de l’OTAN et de l’UE, cimente de longue date l’entente russo-chinoise et leur contre-projet planétaire.

Cette volonté partagée de réviser l’ordre existant s’est muée en une convergence idéologique et autoréalisatrice : la Déclaration commune russo-chinoise sur un monde multipolaire et l’instauration d’un nouvel ordre international a été adoptée à Moscou, le 23 avril 1997, durant la visite officielle que le président de la République populaire de Chine, Jiang Zemin, avait effectuée dans la Fédération de Russie. La déclaration était signée, côté russe, par Sergueï Lavrov, l’actuel ministre des affaires étrangères, représentant alors son pays à l’ONU.

Cette déclaration commune de 1997 faisait suite à un accord fondateur de la reconstruction de la confiance entre les deux pays : le Partenariat stratégique d’égalité, de confiance mutuelle et de coordination réciproque, signé, le 26 avril 1996, à Pékin. Il est devenu, depuis lors, le cadre de l’approfondissement progressif de la relation bilatérale.

Selon les mots du ministre chinois des affaires étrangères, Wang Yi, interviewé le 30 décembre 2021 par un média officiel, la coordination stratégique et la coopération avec la Russie sont « d’une portée globale pour nos deux pays et d’influence globale (…) et tous azimuts ». Réservée à ses débuts aux votes à l’ONU (dont l’usage du droit de veto), la coordination entre les appareils politiques russe et chinois a été élargie notamment aux domaines du renseignement et de la sécurité, aux stratégies économiques et commerciales, à l’innovation, aux grands programmes industriels.

Depuis s’impose un mécanisme étroit de consultations fondé sur la non-dissimulation et la complémentarité stratégique et opérationnelle. Pékin pourrait rapidement faire évoluer son champ d’action dans un autre traité de sécurité, signé le même jour que l’accord bilatéral de partenariat stratégique sino-russe de 1996 : le traité de coopération de Shanghaï rebaptisé, en 2001, « Shanghai Cooperation Organisation » (SCO).

Mis en sourdine ces dernières années – tout comme l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), sous emprise russe et revitalisée lors des récents troubles au Kazakhstan –, le SCO pourrait être davantage sollicité par Pékin, y compris sur le plan militaire. Depuis le mois de janvier, son secrétariat général échoit de nouveau à la Chine avec à sa tête l’ancien ambassadeur chinois auprès de l’UE (2017-2021), Zhang Ming, connu pour ses positions de fermeté voire d’hostilité vis-à-vis de l’UE.

Mais la signification, pour l’élite du Parti communiste chinois (PCC), d’une entrée dans une « nouvelle ère » n’est pas seulement d’ordre militaire, ni sécuritaire. Selon le rapport du 19e congrès du PCC, en 2017 : « La nation chinoise, qui a longtemps souffert depuis l’ère moderne, a fait un grand bond en avant en passant de la position debout, en s’enrichissant, à une position de force (…) ; le socialisme aux caractéristiques chinoises ouvre les possibilités de modernisation des pays en développement, offrant un nouveau choix aux pays et nations du monde qui souhaitent accélérer leur développement tout en conservant leur indépendance. (…) Elle apporte la sagesse et les solutions chinoises aux problèmes de l’humanité. »

Un rapprochement entre la crise provoquée par Moscou autour de l’Ukraine et la volonté chinoise de réunifier Taïwan, qui pourrait prendre la forme d’une annexion partielle, comparable à celle de la Crimée, est tentant. D’autant que Pékin utilise, en chinois, le même terme (« bukefenge », littéralement « insécable ») pour désigner le caractère « indivisible » de sa relation avec Taïwan et le concept « d’indivisibilité » de la sécurité, réhabilité par Moscou.

Cependant, là où les cas taïwanais et ukrainien se rejoignent véritablement, c’est qu’ils représentent deux « conquêtes » démocratiques définitives : en 2014, avec le basculement du peuple ukrainien vers l’Europe, et, en 2020, à Taïwan, avec celui du peuple taïwanais qui, en réélisant la présidente, Tsai-Ying-wen, d’obédience pro-indépendantiste confrontée au candidat du Kouomintang (KMT, parti nationaliste), Han Kuo-yu, porté par Pékin, sonnait le glas des velléités d’imposer politiquement, par un Taïwanais, le logiciel politique du Parti communiste incarné dans la formule « Un pays, deux systèmes ».

Ces deux cas consacrent l’émancipation des « masses » d’un avenir qu’on leur avait décrit comme dans leur intérêt mais les privant de leur liberté. Ce que José Ortega y Gasset (1883-1955), dans La Révolte des masses (1930), appelait de ses vœux pour ce qui concerne l’avenir du continent européen : l’avènement d’une fédération des Etats-Unis d’Europe, où les peuples s’affranchiraient de « l’absorption de toute spontanéité sociale par l’Etat ». Des masses qui agiraient par elles-mêmes. L’épisode ukrainien n’est que la prolongation d’un processus coordonné d’endiguement des sociétés ouvertes à l’échelle mondiale, piloté par la Chine et la Russie.

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